« Un cailloux dans un creux », un livre comme l’espoir

Il y a des livres qui racontent des histoires, d’autres qui expliquent ce qu’est le monde. Il y a toutes sortes de livres dans des bibliothèques sans fins.

Il y a des livres qui enchantent, qui font rêver. Il y a des livres qui instruisent et qui éclairent.

Il y a des livres. Il y a des livres dans les temps de détresse. Malgré tout ce qui advient à l’histoire des hommes. Il y a des livres dans les temps heureux.

Mais, si l’on a de la chance, certains d’entre nous, parfois, sont saisis, non par un livre plutôt qu’un autre mais par ce qu’on pourrait dire « Le Livre ». Non que ce livre serait exemplaire, qu’il serait au-dessus de tous les autres, plus réussi que les autres. Non : « Le Livre » n’est pas tout à fait du même monde que les autres livres. C’est plutôt comme s’il les précédait. Peut-être même a-t-il le pouvoir de les fonder, de les générer, de leur permettre d’exister, de voir le jour, de voir la nuit.

 

Il y a peu de ces livres-là. Il n’y en a sans doute même qu’un seul. Par principe. Un seul qui, cependant, peut prendre quelques formes différentes. Suivant nos vies, suivant sa propre vie.

Ce livre évoqué ici est donc, par définition encore, inclassable. Parce que rien ne lui ressemble vraiment. Lorsqu’on se dit qu’il est ceci ou qu’il est cela, il suffit d’une fraction la plus infime du temps pour que l’on comprenne qu’il ne s’agit pas de ça. Qu’il est plus important que tout cela car il est comme une source primordiale.

 

« Un caillou dans un creux » que vient de publier Jérôme Thélot est ainsi.

Ce livre est « Un Livre ». Non pas un grand livre parmi des milliers d’autres livres mais un livre fondateur ; en quelque sorte indépassable, hors de toute comparaison.

« Un cailloux dans un creux » échappe à toute analyse, à tout commentaire. Il faut résister à cette tentation de le décrire et, au contraire, laisser intacte sa part essentielle de mystère, celle qui nous éclaire et nous rend à notre propre vie. Tout le reste serait mal-dit…

Comme par discrétion « Un caillou dans un creux » se présente comme des « Notes sur le poétique ». Pourtant le lecteur saura très vite, dès les premières pages et dès les premiers mots sans doute que chaque paragraphe, chaque phrase dit l’essentiel. Cela même qui se trouve à la toute fin de cet ouvrage : « Poésie est le nom de la mémoire quand se faisant désécriture, elle rend l’individu à son essence immémoriale. »

Et Verlaine en toute fin : « L’espoir luit comme un caillou dans un creux. »

 

« Un caillou dans un creux » par Jérôme Thélot (éditions Manucius)

« Commentaire XXI » de Juan Gelman

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Je ne sais pas ce que je fais

hors de ta douceur/si ce n’est

apprendre à revenir vers elle

pour n’être rien que toi/pour t’être

pour revenir de ce dehors de toi

avec les sucs du monde/et partir vers

ces sucs de toi/ce vol

de toi à toi où chaque

parole est un éclat de toi/

c’est-à-dire une ombre de toi

on m’y fortifie de douceurs

arrachées à toi/ou furie ou feu

tu y brûles comme toi/c’est-à-dire

aile que tu bats pour le mieux/douceur

toi qui me penses comme la mort/porte

par où j’entre comme vers toi

 

« Les avantages de la vieillesse et de l’adversité » Jérôme Thélot sur les pas de Jean-Jacques Rousseau

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Voici un livre qui devrait nous rassurer. Rassurer tous les hommes (et toutes les femmes cela va de soi – si on veut l’écrire ainsi). Tous ceux qui craignent le « naufrage » de la vieillesse, eux qui sont – si l’on en croit la démographie de la France et de maints pays réputés, il y a peu encore, être  -« riches » –  de plus en plus nombreux.

« Les avantages de la vieillesse et de l’adversité » sous-titré « essai sur Jean-Jacques Rousseau » est signé de Jérôme Thélot et publié chez Encre-Marine/Les Belles Lettres.

Voici donc un ouvrage essentiel. Parce qu’il nous éclaire sur nous-mêmes. Sur Jean-Jacques Rousseau bien sûr, sur la fin de son œuvre et de sa vie plus particulièrement. Mais par là sur toute sa pensée, sur ce qui la fonde et sur ce qu’elle nous dit, à chacun de nous – pour notre propre vie – avec une force, une puissance, une intelligence qui font de cet écrivain, si étudié, si raillé aussi, l’un des philosophes les plus importants qu’il puisse nous être donné de rencontrer. Si l’on veut bien, sur les pas de Jérôme Thélot, suivre ceux de Rousseau. En le lisant comme le fait l’auteur, comme il nous y invite, grâce à lui, avec lui, avec une intelligence extrême, avec un regard aigu, une sensibilité aussi, essentielle sans doute à cette même compréhension.

Que Jean-Jacques Rousseau fut persécuté, nous le savons. Il nous l’a dit maintes fois. Et, devenu vieux, il le fut plus encore qu’auparavant. La vieillesse semblerait ainsi se doubler d’une adversité, de toutes les adversités possibles. Pourtant, Jean-Jacques Rousseau vécu la fin de sa vie comme une renaissance, un commencement second comme l’écrit Jérôme Thélot. Et, au travers de trois épisodes de sa vie l’auteur nous montre le sens de la vieillesse, ce qu’elle nous dit du monde et, plus fondamentalement, ce qu’elle nous dit de nous-mêmes et de la vie tout entière.

Et l’on verra que la fin de la vie est ici un commencement. Ou plutôt un recommencement. Quelque chose que l’on pourrait dire « une renaissance ». Comme la connaissance de tout commencement, de toute origine, de toute vie vivante, de « l’état de nature » aussi bien. Rousseau se trouve, en ce temps-là de son existence, en une sorte « d’aujourd’hui » permanent, hors du temps et de la chronologie, avant toute étape de la vie, la vieillesse ayant cette sorte d’avantage extraordinaire de nous placer avant toute temporalité, là où l’existence trouve son origine. Et « il s’ensuit qu’il peut cesser d’écrire, et qu’il cesse en effet (…, car) il sait qu’il a non seulement vécu mais recommencé de vivre, libre de honte et de vengeance, ressuscité des remords » (pp 130,131)

Parce qu’il décrit cette expérience et qu’il dévoile ainsi la pensée, la philosophie la plus profonde, intime et réfléchie de Rousseau, Jérôme Thélot signe un livre singulièrement important. Parce qu’il dit de Rousseau l’essentiel (non pas qu’il en ferait en quelque sorte la synthèse mais qu’il en dit le génie, souvent inaperçu, incompris, mal saisi) et encore davantage là même où il désigne à ses lecteurs, à chacun d’entre nous – férus, familiers de philosophie ou non, à nous tous donc – ce que nous sommes, « des hommes simples », simplement des hommes.

La maison d’Hannah et autres fictions (avec Edward Hopper)

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Marshall's house  1932

Marshall’s house 1932

 

La maison d’Hannah est un livre composé de vingt fictions inspirées par vingt tableaux d’Edward Hopper comme autant d’ « histoires » inventées par l’auteur, au-delà des personnages et des paysages de ces toiles.

Malgré ce qu’ils montrent, ce qu’ils représentent, les tableaux de Hopper nous en disent beaucoup plus que ce qu’ils semblent nous faire voir. C’est pourquoi ils provoquent de façon si saisissante l’imaginaire de chacun d’entre nous.

Et, si ces « histoires » ne sont pas vraiment celles du peintre, elles sont cependant celles d’un spectateur qui, grâce à lui, invente de nouveaux mondes, parfois obscurs mais toujours épris de lumière, et qui tente de les offrir à son tour au lecteur comme des univers à partager.

La maison d’Hannah et autres fictions est désormais disponible aux éditions Alter Ego. Si nécessaire on peut le commander directement à l’éditeur 3, rue Elie Danflous 66400 Céret en joignant un chèque de 18,50 €.

La première présentation de ce livre par Michel Arcens aura lieu le 13 juin à 11h au Musée d’Art Moderne de Céret (Pyrénées-Orientales) avec le pianiste Fabrice Panayot et l’écrivain et journaliste Serge Bonnery, puis le 18 juin à 18h à la librairie Torcatis, rue Mailly à Perpignan (toujours avec Fabrice Panayot). Le lendemain à 20h au cinéma « Castillet » à Perpignan, sera projeté à l’occasion de la parution de ce livre, le film de Gustav Deutsch intitulé « Shirley, un voyage dans la peinture d’Edward Hopper ».

(La maison d’Hannah est signé par l’auteur de ce blog.)

Edward Hopper

Edward Hopper

A l’ombre d’un sourire

A l’heure du retour la nuit guidait nos pas aventureux.

Rien en ces temps lointains n’osait plus affronter l’effroi

Et les colères du monde avaient épuisé la terre.

Nous fûmes des guerriers incandescents quand le ciel s’affaissa.

 

Les années s’écoulèrent ; nous songions, au bord du ruisseau

Aux lumières d’autrefois, là où résonnaient les rires des enfants.

Pourtant nous étions emportés par le gris des murs

Assourdis par le bruit des combats, par les éclats des cris affamés.

Solitaire et présent, le dieu vigilant connaît la réponse.

Il a découvert depuis longtemps les cailloux du torrent usés par la pente

Les clairières dissimulées aux regards des plus audacieux

A tous ceux qui, ici, demeurent encore, paisibles et heureux sans doute.

 

Nous ne savions pas ce que notre pays, jusqu’à ses plus hautes cimes,

Gardait en son cœur pour retenir ses enfants aux moissons.

Nous ignorions que ceux-ci auraient pu s’aimer sans que l’épervier se fracasse dans l’orage

Qu’ils auraient pu, au chant du loriot, courir vers la rive.

Ton sourire fut un premier matin, encore incertain.

Les arbres pliés par le vent s’étaient rebellés

Tu embrassas l’écorce du hêtre, ébloui par l’éclair.

La jeune fille marcha sans peur jusqu’à la porte du jardin.

D’autres heures passèrent, d’autres vents se levèrent,

D’autres pays amoncelèrent à leur tour les fureurs de la guerre.

A l’opposé : il n’y a pas de séparation de la naissance à la mort.

L’air ne se divise pas davantage que le cœur et que la chanson de l’enfant, le soir venu.

Nous savions que l’oubli est une illusion sans clarté.

Le croyons-nous encore ! quand les reflets de la vie

Semblaient l’avoir abattue, qu’ils prétendaient être plus vrais que la lumière

Et que seuls, nous imaginions l’impossible fracture de l’étreinte.

 

Tandis que l’infini d’un sourire était le seul Midi qui guidait nos pas

C’est une ombre qui veillait sur le présent et qui inventait les promesses à venir.

Unique est l’ombre du sourire qui ne s’efface jamais.

Après beaucoup d’années (avec Philippe Jaccottet)

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A la brève rose du ciel d’hiver

on offre ce feu de braises

qui tiendrait presque dans la main.

(« Cela ne veut rien dire », diront-ils,

« cela ne guérit rien,

ne sécherait même pas une larme… »)

Pourtant, voyant cela, pensant cela,

le temps d’à peine le saisir,

d’à peine être saisi,

n’avons-nous pas, sans bouger, fait un pas

au-delà des dernières larmes?

Deux à deux

 

 

L’eau était pure à la source cachée

La cruche épargnée et elle dans ta main, étaient unies.

Le bruit du monde ne nous atteignait plus

Depuis si longtemps, et nous pouvions croire au bonheur d’une naissance.

Nous avions entendu l’annonce d’indicibles mystères.

Heureux, l’air nous frappait sans trop de peines.

Il y eut pourtant bien des douleurs

Dans l’âme et le cœur que nous habitions alors.

Où étais-tu où j’étais,

Effarés, étourdis, éblouis, étonnés,

Dans la lumière invisible nous étions semblables.

Quand le ciel brûle

 Quand le ciel brûle…

« …J’aimerais vivre avec vous dans une petite ville, aux éternels crépuscules… »
(Marina Tsvétaïeva « Tentative de jalousie »)

 

 

Quand des feux brûlent dans le ciel et dans ton cœur,

tu passes souriante devant le jardin.

La neige tombe toujours. Le temps, comme de la buée sur les vitres de ta maison, s’assoupit un peu.

Je te reconnais et connais le monde entier au fond de tes yeux. D’entre tes lèvres s’envole un souffle si léger, inaperçu de tous.

Aujourd’hui, à l’aube du printemps et en ce midi sidérant,

la lumière du jour est un éclair entre les battants de la porte à peine entrouverte.

Elle brille dans ton cœur qui tressaille et s’émeut malgré toi.

Tu cours vers les lendemains, sans soucis et avec tant d’ardeur

que tous ceux qui te voient envient quelques parts de ta vie.

Tes rires, tes éclats d’incertitude, quand au crépuscule le ciel rougeoie encore,

me retiennent sur cette terre que tu habites si simplement.

D’une commune joie.

L’échappée belle

Au matin les arbres dans la brume
Au loin – plus tard – la plaine jusqu’à l’horizon changeant
Dans la lumière apaisée la courbe de la rivière dans ton regard
Et au plus profond de nous l’évidence du monde.

Les larmes étaient séchées depuis bien longtemps
Au fond de ton cœur il n’y avait pas de regret.
Tu crus un jour que le temps s’était enfui
Que rien ne serait comme tu l’avais rêvé autrefois.

Une silhouette cependant demeurait en toi
Fragile mais constante, vivante et heureuse
A chaque instant revenant, à chaque heure rappelant la douceur
Qui l’habite et qui ne te quitte pas.

Dans le ciel, les nuages s’attardent
La fumée qui s’échappe, voluptueuse et charmante
Au-dessus du village, nous entraîne avec elle.
Le passé n’existe pas : ici la vie se répète sans compter.

 

Le malheur et le jugement (avec Albert Camus et Paul Audi)

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Dans un livre en tout point remarquable – « Qui témoignera pour nous? Albert Camus face à lui-même » (éditions Verdier), on lit:

Je crois que Camus touche au vrai quand il écrit que

le châtiment sans jugement est supportable. Il a un nom d’ailleurs qui garantit notre innocence: le malheur

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