Les pays mystérieux de l’enfance (avec Ernest Hemingway)

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« Il y a toujours des pays mystérieux qui font partie de notre enfance. Ceux-là nous reviennent en mémoire et nous les visitons parfois dans notre sommeil et dans nos rêves. Ils sont aussi magiques la nuit que lorsque nous étions enfants. Si jamais vous revenez les voir, ils ont disparu. Mais ils n’ont rien perdu de leur beauté la nuit si vous avez la chance d’en rêver. »

 

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« Elle était toujours belle quand elle dormait. Son visage ; quand elle dormait, n’était ni heureux ni malheureux. Il se contentait d’exister. Mais ce jour-là le modelé s’en affirmait avec trop de précision. J’aurais voulu la rendre heureuse, mais tout ce que je pouvais faire en ce sens était de la laisser continuer à dormir. »

Ernest Hemingway « La vérité à la lumière de l’aube » Folio, éditions Gallimard

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Sans les mots de l’amour (avec Jean-Philippe Toussaint)

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« …elle m’avait expliqué qu’elle n’avait jamais ressenti un tel sentiment avec personne, une telle émotion, une telle vague de douce et chaude mélancolie qui l’avait envahie en me voyant faire ce geste si simple, si apparemment anodin, de rapprocher très lentement mon verre à pied du sien pendant le repas, très prudemment, et de façon tout à fait incongrue en même temps pour deux personnes qui ne se connaissaient pas encore très bien, qui ne s’étaient rencontrées qu’une seule fois auparavant, de rapprocher mon verre à pied du sien pour aller caresser le galbe de son verre, l’incliner pour le heurter délicatement dans un simulacre de trinquer sitôt entamé qu’interrompu, il était impossible d’être à la fois plus entreprenant, plus délicat et plus explicite…

Elle m’avait souri, elle m’avait avoué par la suite qu’elle était tombée amoureuse de moi dès cet instant. Ce n’était donc pas par des mots que j’étais parvenu à lui communiquer ce sentiment de la beauté de la vie et de l’adéquation au monde qu’elle ressentait si intensément… »

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« Faire l’amour » de Jean-Philippe Toussaint (éditions de Minuit)

L’émerveillement d’un baiser (avec Erri De Luca)

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Elle était si belle tout près, les lèvres entrouvertes. Les lèvres

d’une femme m’émeuvent quand elles s’approchent, nues, pour

un baiser, elles se déshabillent entièrement, du haut des mots

jusqu’en bas.

« Ferme ces maudits yeux de poisson.

– Mais je ne peux pas. Si tu voyais ce que je vois, tu ne pourrais pas les fermer.

– D’où te viennent ces compliments, petit jeune homme ?

– Quels compliments ? Je dis ce que je vois.

– Ça suffit maintenant. »

Elle passa ses doigts sur mes yeux et puis, de ces doigts-là, elle

descendit sur les ailes de mon nez, sur ma bouche, jusqu’au

menton. Et elle posa ses lèvres sur les miennes entrouvertes

d’émerveillement.

« Les poissons ne ferment pas les yeux », par Erri De Luca (éditions Gallimard)Eri De Lucc

A la faveur de la nuit (avec Robert Desnos chapitre1)

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Se glisser dans ton ombre à la faveur de la nuit.

Suivre tes pas, ton ombre à la fenêtre,

Cette ombre à la fenêtre c’est toi, ce n’est pas une autre c’est toi.

N’ouvre pas cette fenêtre derrière les rideaux de laquelle tu bouges.

Fermes les yeux.

Je voudrais les fermer avec mes lèvres.

Mais le fenêtre s’ouvre et le vent, le vent qui balance bizarrement la flamme et le drapeau entoure ma fuite de son manteau.

La fenêtre s’ouvre et ce n’est pas toi.

Je le savais bien.

 

 

« A la faveur de la nuit » in « A la mystérieuse », 1926, in « Corps et Biens », Robert Desnos, Poésie, éditions Gallimard.

« Viens t’en avec moi » (avec Emily Brontë)

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Viens t’en avec moi;

Il n’est plus que toi

Dont mon cœur puisse se réjouir;

Nous aimions par les nuits d’hiver

Errer dans la neige:

Si nous renouvelions ces vieux plaisirs ces vieux plaisirs?

Noires et folles, les nuées

Tachent d’ombre, là-haut, les terres élevées

Comme elles faisaient autrefois, 

Et ne s’arrêtent que là-bas,

A l’horizon confusément amoncelées,

Tandis que les rayons de lune

Si prestement luisent et fuient 

Qu’à peine pouvons-nous dire qu’ils ont souri.

Viens avec moi – viens te promener avec moi

[…]

« Poèmes » Emily Brontë (Poésie/éditions Gallimard)

 

 

« My Favorite Things »: la musique commence par un mystère

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La neige

 

A propos de « Misterioso » (Thelonious Monk)

 

 

« Comme c’est mieux le silence ! Pourquoi cette lumière bleue, ce désir, là où mes pas me guident malgré moi, grâce à moi ? » se dit Joyce. Elle vient d’avoir seize ans. Elle marche dans la rue, avec la grâce de l’innocence apeurée. Elle n’hésite pas. Pas encore.

 

Jean hâte le pas. Il veut être à « son rendez-vous ». C’est un bonheur pour lui, désormais, de faire ce chemin…   …   

  

C’est par ces lignes que débute « My Favorite Things », un livre qui vient de paraître aux éditions Alter Ego et qui, outre « La Neige », publié sous la signature de l’auteur des « Notes de l’Instant », rassemble les textes de quatre-vingt écrivains, passionnés de jazz et qui évoquent ici leurs » pièces » favorites.

Michel Butor

Michel Butor

C’est un peu comme si tout commençait par un mystère, la musique comme la vie. Pourquoi donc un thème musical dont l’étrangeté est sans doute en son cœur, peut nous dire autant sur nous-mêmes, sur chacune et chacun d’entre-nous? Les mots peuvent peut-être nous le faire entendre. La musique assurément davantage encore.

Sylvie Kandé

Sylvie Kandé

Martin Page

Martin Page

 

Rassemblés par Franck Médioni (1), écrivain et bien sûr « contributeur » de ce recueil, également producteur de « Jazzistiques » une émission sur France-Musique, on trouve par exemple, dans ce livre dont la couverture est due au peintre Pierre Alechinsky, – et dans le « désordre »:

Michel Butor, Noëlle Chatelet, Martin Winkler, Gérard Mordillat, Georges Didi-Huberman, Benoît Duteurtre, André Velter, Jacques Réda, Bernard Chambaz, Zeno Bianu, Gérard Genette, Sylvie Kandé, Michel Le Bris, Luc Lang, Francis Marmande, Jean-Luc Nancy, Nimrod, Martin Page ou encore Alain Pailler et donc, beaucoup d’autres… La préface est signée par Yannick Seité.

Noëlle Chatelet

Noëlle Chatelet

(1) Franck Médioni est l’auteur de plusieurs livres sur la musique : John Coltrane, 80 musiciens de jazz témoignent (Actes Sud), Miles Davis, 80 musiciens de jazz témoignent (Actes Sud), Le goût du jazz (Le Mercure de France), Martial Solal, ma vie sur un tabouret (Actes Sud), A voix basse, entretiens avec Joëlle Léandre (Editions MF), Albert Ayler, témoignages sur un Holy Ghost (Le mot et le reste), Jimi Hendrix (Gallimard), La voie des rythmes, avec le peintre Daniel Humair (Editions Virgile), Louis Armstrong, enchanter le jazz, avec le dessinateur Michel Backès (A dos d’âne).

Franck Médioni

Franck Médioni

 

La réalité et la littérature (avec Virginia Woolf chapitre 2)

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Qu’entend-on par « réalité »?  Il semblerait que ce soit quelque chose de très changeant, de très peu fiable – que l’on trouve tantôt sur une route poussiéreuse, tantôt sur une coupure de journal dans la rue, tantôt sur une jonquille au soleil. Elle éclaire un groupe dans une pièce et imprime quelque expression passagère. Elle vous submerge alors que vous rentrez chez vous sous les étoiles et rend le monde du silence plus réel que le monde de la parole – et puis la voici de nouveau dans un omnibus dans le tumulte de Picadilly. Parfois, également, elle semble prendre des formes trop singulières pour que nous puissions en percevoir la nature. Mais quoi qu’elle touche, elle détermine et rend immuable. C’est ce qu’il reste quand on jette la peau de la journée dans la haie; c’est ce qu’il reste du passé, de nos amours, de nos haines. L’écrivain, lui, à mon avis, a la chance de vivre plus que tout autre en présence de la réalité. C’est son travail de la trouver, de la recueillir et de la transmettre à autrui. C’est du moins ce que me laisse supposer la lecture du Roi Lear, d’Emma ou d’A la recherche du temps perdu. Car lire ces livres semble opérer un curieux apaisement sur les sens; on voit avec plus d’acuité par a suite; le monde semble dépouillé de son enveloppe et doté d’une vie plus intense.

 

In « Une pièce à soi », traduction Jean-Yves Cotté (PubliePapier éditions)

Une femme et un homme (avec Virginia Woolf, chapitre 1)

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Virginia Woolf

Virginia Woolf

« Il est néfaste d’être purement et simplement un homme ou une femme; il faut être féminin-masculin ou masculin-féminin […] Et néfaste n’est pas une figure de style; car tout écrit fondé sur ce parti pris conscient est voué à la mort. Il cesse d’être fécondé […] L’art de la création ne peut s’accomplir sans que la femme et l’homme collaborent d’une façon ou d’une autre dans l’esprit. Le mariage des contraires doit être consommé […] Il doit y avoir de la liberté et il doit y avoir de la sérénité. Aucune roue ne doit grincer, aucune lumière luire faiblement. Les rideaux doivent être tirés. L’auteur, songeai-je, une fois son expérience achevée, doit s’allonger et laisser son esprit célébrer la noce dans l’obscurité. Il ne doit pas douter de ce qui est fait. Au contraire, il doit effeuiller une rose ou observer les cygnes descendre calmement la rivière. »

(In « Une pièce à soi », traduction de Jean-Yves Cotté, éditions Publie Papier)

La palpitation des flammes (avec Michel Butor)

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La palpitation des flammes

sur les tempes des jeunes filles

il y a quelques instants encore si timides

blanches

on dirait que leur cœur s’est arrêté

muettes

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et pourtant un cri sort  tout d’un coup par leurs bouches

comme d’au-delà d’elles-mêmes

un baiser

vestales

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(Michel Butor, « Tourmente » in « Illustrations 4 », Anthologie nomade, Poésie, Gallimard)

Paroles silencieuses (avec Anna Akhmatova)

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Première chanson

Triomphe vain du mystère

De ce qui ne fut pas une rencontre,

Propos non tenus,

Paroles silencieuses.

Les regards qui ne se sont pas croisés

Ne savent où se poser

Seules les larmes sont heureuses,

Elles peuvent couler longtemps.

Églantier des abords de Moscou,

Hélas ! Tu es pour quelque chose là-dedans…

Et tout cela on l’appellera

Un amour immortel.

Anna Akhmatova « Septième livre » 1956 dans « Poème sans héros et autres œuvres » (éditions Maspéro)